Le Studio des actrices

avec Marion Bottollier, Maxime Chazalet, Virginie Colemyn, Pauline Desmet, Camille Duquesne, Emilie Hériteau, Christine Koetzel, Agathe Paysant, Emilie Prévosteau, Marie Schmitt

Appropriation de la carte de Tendre par le Studio des actrices, 2021.

Présentation

« Les acteurs, je trouve ça con, je les méprise. C’est vrai, vous leur dites de rire, ils rient. Vous leur dites de pleurer, ils pleurent. Vous leur dites de marcher à quatre pattes, ils le font. Moi je trouve ça grotesque. »
                        in Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard

Oui ! La “connerie” est au cœur de notre métier.
C’est pourquoi nous voulons la regarder de près, afin de l’armer, de la questionner, de la rasséréner.
Certains pédagogues formulent ainsi l’art du jeu : “dire oui tout en disant non”, “dire non tout en disant oui”, il s’agit depuis toujours de trouver sa liberté en s’appuyant sur cette tension entre le “oui” et le “non”.

D’où la nécessité pour nous de ces questions :

Quels sont nos outils pour dialoguer avec les metteur.e.s en scène ?
Comment travailler ensemble à la liberté, à l’autonomie et à la souveraineté des actrices ?
Comment apportons-nous notre pierre au grand édifice de la recherche théâtrale ?


En 2017, Marie-José Malis nous a posé la question suivante : « de quoi avez-vous besoin en tant qu’acteurs ? »
Nous avons répondu : « d’un temps, d’un lieu, où nous puissions, sans souci de production, nous exercer et penser collégialement notre métier. »

Nous avons été entendus et cette démarche a pris le nom de “Studio”.
Fruit des contingences : notre groupe, initialement mixte, s’est féminisé.
Il regroupe à présent dix actrices de parcours, d’âge et de visions différentes.

1. Une pour toutes, toutes pour une

La pratique dans le cadre du Studio nous permet de nous détacher du culte idolâtre de la “Grâce” – qui par nature échappe- et de la superstition qui l’accompagne, acculant trop souvent les actrices et acteurs à garder pour eux le secret de leurs préparations. Nous préférons nous piller généreusement les unes les autres et plonger nos mains dans le cambouis du jeu : fabriquer ensemble une chaîne d’émulations.

Il s’agit de rester près des sources vives de notre désir de jouer. Nous faisons au sein du studio l’état des lieux de nos forces, de nos manques, et de nos aspirations ; donnant ainsi corps et place à des questions qui s’imposent lors du processus de création et qui, faute de temps, ne peuvent être approfondies. Grâce à ce partage très large, les questions de chacune deviennent des zones de travail pour toutes. C’est lors de nos rendez-vous – cinq à six semaines par an – que s’ouvre cet espace entièrement dédié au déploiement de nos propres tentatives.

Le Studio est une réponse à la discontinuité du travail de l’actrice : une forge constamment alimentée et nourrissant en retour nos créations. Chaque élément exploré durant ce temps de travail (état, personnage, geste, paysage, texte…) en studio devient une couleur conquise par l’actrice, qu’elle peut convoquer au sein des répétitions. Cet espace constitue donc pour nous, à la façon des sportifs, un terrain d’entraînement.

Enfin, le Studio – ayant fonction de loupe – permet d’observer avec une acuité inhabituelle les actes théâtraux. Le passage par des expériences communes nous permet de confronter nos différents styles de jeu et d’en distinguer les soubassements, les fondations, et les vertus. Il est un biais pour mettre à jour la science nerveuse du jeu.

2. Des jeux ! Des mises en jeu ! Des leviers de jeu !

 Le studio est aussi un espace d’enquête sur la pratique théâtrale, enquête que nous menons avec nos propres moyens, par le jeu.
Il peut s’agir :
– de revenir aux sources concrètes de termes fondamentaux (distanciation, émotion, présence…) et de retrouver un sens actif et joueur pour nous
– d’extraire de leurs boîtes de conserve les héritages théâtraux pour en goûter ensemble les nourritures revigorantes
– de rassembler une mémoire vivante en partageant tout ce qui est réellement su par coeur
– de convertir les grandes théories scéniques en précipités de jeu
– de retraverser nos expériences de spectatrices en leur donnant une forme au plateau
– de chercher les modalités d’un choeur contemporain
– d’interroger la croyance qui veut que le comédien trouve une ressource dans son enfance en revenant à nos premiers espaces de jeu
– etc

C’est toujours par l’invention et l’exploration de protocoles de jeu que notre recherche s’oriente, guidée à la fois par des élans spontanés et des désirs plus élaborés. Nous devenons les cobayes de nos propres hypothèses ; nous mettant au service de rêves et de réflexions qui nous dépassent et nous inspirent.
En cela notre recherche s’apparente souvent à la démarche scientifique, où la formulation d’hypothèses et l’élaboration de protocoles solides devient la condition pour faire des découvertes, en tirant profit des aléas et des surprises qui en découlent.
Ces enquêtes et ces recherches délimitent plus clairement les outils qui sont les nôtres, et mettent à jour les legs transmis comme les conquêtes à mener.
C’est par cette connaissance que nous faisons grandir notre capacité de discernement et rendons possibles de véritables prises de décision dans nos pratiques. Ce que l’on appelle « souveraineté » devient une capacité à s’orienter dans le vaste champ du théâtre.

3. Partager des formes et des façons

Après ce long épisode de recherche en interne, nous souhaitons créer des formes pour partager notre travail et ses enjeux.
Le mois d’avril 2021 ainsi que la saison prochaine, nous approfondirons des chantiers déjà amorcés :
– publication d’écrits
– restitution par le jeu de nos découvertes
– temps de recherche partagée avec des groupes professionnels et amateurs

Notre volonté est de partager les fruits et les modalités de notre recherche, puis de la poursuivre avec les nouvelles orientations que n’auront pas manqué de susciter les discussions et les rencontres avec d’autres.

“Je ne crois qu’il s’agisse de moi, vous devez vous tromper.”
Delphine Seyrig dans le rôle de la Femme Brune

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