CRÉATION 2016

La Vraie Vie

d’après La Vraie Vie d’Alain Badiou
mis en scène Marie-José Malis

DISPONIBLE EN TOURNÉE

avec Adam Alhadj, Malik Benazouz, Yanne Bibang, Erwan Guignard, Auguste Guiter, Laurine Linseque, Philippe Quy, Adnan Shamastov, Zahirul Talukdar, Güven Tugla

© Willy Vainqueur

Durant 3 semaines, au début de l’été 2016, l’idée m’a prise de vouloir initier les jeunes dits de banlieue au théâtre de pensée.

J’ai proposé à 12 lascars de travailler avec moi un texte qui allait devenir assez couru, qui ne l’était pas encore car non édité à ce moment: une conférence qu’Alain Badiou avait prononcée chez nous, destinée à la jeunesse. La Vraie Vie.

Ils étaient douze, des garçons et deux filles. Agés de 14 à 25 ans. Tous plus banlieusards, drôles, populaires, les uns que les autres. Et je ne sais comment rendre grâce à ces petites affichettes collées dans les rues d’Aubervilliers et dans les lycées alentours qui nous ont fait surgir ces jeunes qui sans lien aucun avec cet art, trouvaient naturel de vouloir passer leurs vacances dans un CDN à faire du théâtre de philo, « un truc de mytho » comme ils le disaient avec une gourmandise terrible.

Le matin, nous étudions le texte, c‘est-à-dire que nous le lisions, que je lançais les éclaircies et que j’écoutais la jeunesse déployer son intelligence vive, si peu sûre d’elle et en même temps si profonde car orientée par une seule nécessité: la générosité, la recherche, oui, de la vraie vie, de la vie juste dont on lui annonce pourtant qu’elle n’est nulle part.

Le texte apparaissait ainsi fait pour eux: il parlait du nouveau visage de la lutte des classes, de la désorientation propre à une jeunesse contemporaine, dont tout le monde se réclame, que tout le monde courtise, qui n’a plus ni étapes ni rites ni garde-fous, que tout le monde semble libéralement favoriser et que tout le monde redoute et veux châtrer, de la confiscation de la jeunesse des jeunes, de l’argent, du carrefour atroce qu’il y aurait à choisir entre vie intense mais courte en forme de bombe-humaine ou vie longue mais adaptée aux credos et actes les plus mornes, de l’amour comme figure rare de l’époque, de la jeunesse d’avant, et de nouvelles alliances: entre jeunes séparés, entre jeunes et vieux. Puis l’après-midi, nous répétions le texte. C’était simple et ça l’est resté.

Mes loustics me démontraient qu’ils comprenaient le texte parce qu’ils me le disaient, à moi, et qu’ils l’illustraient. Nous riions beaucoup. Je hurlais aussi souvent, car il est difficile de faire un théâtre de concepts avec les pieds nickelés. Ou plutôt, non, je le sais: Groucho Marx en est le maître et eux, ces héritiers improbables, furent mes enseignants en burlesque philosophique. Et toujours, je savais que j’étais heureuse: entendre la langue du philosophe dans les bouches enfantines et ganaches de mes jeunes amis, c’était pour moi, la joie, le clin d’oeil politique le plus taquin et juste que j’aie entrevu.

A la fin, le plateau s’est trouvé jonché d’images et de slogans, telles les icônes vintage d’un culte des personnalités bravachement assumé: Marx (les deux), Badiou, Rimbaud, Pasolini, Mohamed Ali, un certain Président chinois que je n’ose nommer ici par crainte d’être censurée, Platon, Maradona… Et avec ces aides du passé, nous reprenait la nostalgie d’un futur que nous sentions pousser pour nous et approcher vers nous sa fleur odorante.

Nous avons appris à aimer ce qui viendra de nous. La jeunesse dansait sa pensée, ses aspirations, ses ampleurs indulgentes et révoltés, avec ce génie si vif des pantomimes et des mots, et moi je servais à les regarder et à les encourager, mes petits jongleurs enfants de Dario Fo; et derrière eux, à la fin, pour leur donner un ciel, j’ai mis une image qui flottait, issue du XVIIIeme siècle et de sa Révolution, une image de la Concorde célébrée, pour une cité où la jeunesse serait invitée à aider le monde, car le monde tirerait sa beauté de se vouloir jeune. Et même, car il faisait chaud, nous avons fabriqué des petits éventails qui aéraient l’esprit et les épidermes de nos jeunes gens laborieux, car penser, ça fait transpirer, et sur ces éventails espiègles, se balançait en effigie la tête très amusée de l’éminent philosophe dit gauchiste.

Je crois qu’il est inutile de dire ce que cela a été, ce que tout le monde a célébré dans ce petit spectacle, dans cette accolade entre le vieil homme et les jeunes amis, dans cette très évidente rencontre entre l’intelligence populaire et l’intelligence du livre, et dans cette grande déclaration d’amour au théâtre et à sa fantaisie; je crois que c’est inutile parce que tout le monde sait que c’est cela la jeunesse: une démonstration de tendresse, de confiance et de haute capacité.

Marie-José Malis

d’après La Vraie Vie (ed. Fayard) d’Alain Badiou

mis en scène par Marie-José Malis

assistée de Pascal Batigne

avec Adam Alhadj, Malik Benazouz, Yanne Bibang, Erwan Guignard, Auguste Guiter, Laurine Linseque, Philippe Quy, Adnan Shamastov, Zahirul Talukdar, Güven Tugla

lumière Louise Brinon

son Géraldine Dudouet

production La Commune centre dramatique national d’Aubervilliers

spectacle créé le 8 juillet 2016 à La Commune

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